L’Inspection générale des finances (IGF) veut tourner une page et changer de dimension. Longtemps associée à une « patrouille financière » basée sur des missions de contrôle et des interventions ponctuelles, l’institution entend désormais installer une logique plus préventive fondée sur la donnée, la traçabilité et les outils numériques.
Un an après sa prise de fonctions à la tête de l’IGF, le professeur Christophe Bitasimwa Bahii a dressé le bilan de son action lors d’une conférence de presse suivie d’une interview exclusive accordée à Géopolis, mettant en avant des résultats qu’il juge significatifs aussi bien dans la mobilisation des recettes que dans l’assainissement des finances publiques.
Parmi les chiffres avancés figurent une économie d’environ 690 millions de dollars sur les remboursements de la TVA, la détection de plus de 38 000 agents fictifs ainsi que plus de 1 000 doublons identifiés au sein de plusieurs administrations publiques.
« Ces chiffres parlent. Ils montrent surtout l’ampleur des vulnérabilités encore présentes dans certains circuits de gestion publique », a déclaré Christophe Bitasimwa.
Selon lui, ces résultats ne représentent toutefois qu’une partie de la transformation engagée au sein de l’institution. L’enjeu principal consiste désormais à changer le modèle même du contrôle financier de l’État.
D’une logique de sanction à une logique de prévention
L’Inspecteur Général des Finances-Chef de Service de l’IGF affirme vouloir rompre avec une approche essentiellement réactive, qui intervenait après l’apparition des irrégularités. « Le contrôle systémique est une approche moderne de surveillance des finances publiques. Mais au fond, il repose sur une idée très simple : comprendre les mécanismes avant même de rechercher les coupables », explique-t-il.
L’idée consiste à identifier les failles structurelles qui permettent aux irrégularités de se reproduire : insuffisances des procédures administratives, manque d’interconnexion entre services, faiblesse des mécanismes de validation ou vulnérabilité des circuits financiers. « Nous avons voulu inverser cette logique. Désormais, notre objectif est d’identifier les failles structurelles qui rendent possibles les dérives », précise-t-il.
Selon Christophe Bitasimwa, la différence avec les méthodes classiques est fondamentale. « Le contrôle classique vérifie. Le contrôle systémique anticipe. C’est toute la différence », souligne-t-il.
Cette approche repose notamment sur le croisement intelligent des données liées aux dépenses publiques, aux recettes, aux paiements, aux marchés publics, aux flux bancaires ainsi qu’aux systèmes fiscaux et douaniers.
Des résultats dans les recettes et la fonction publique
Au-delà des économies réalisées sur les remboursements de la TVA, Christophe Bitasimwa indique que plusieurs avancées ont été enregistrées dans le domaine des recettes publiques.
Près de 3 000 nouveaux contribuables fiscalisés ont ainsi été identifiés alors qu’ils étaient considérés jusque-là comme inactifs ou introuvables. Les prises en charge fiscales auraient progressé de plus de 52 %, tandis que des redressements fiscaux, douaniers et non fiscaux importants auraient également été opérés.
Mais c’est surtout la découverte d’anomalies dans les effectifs administratifs qui attire l’attention.
La détection de 38 000 agents fictifs et de plus de 1 000 cas de doublons révèle, selon l’IGF, l’existence de fragilités persistantes dans la gestion des ressources humaines de l’État.
Une réforme numérique estimée à 39 millions USD
Pour l’IGF, cette mutation repose largement sur la transformation numérique. L’institution prévoit un investissement estimé à 39 millions de dollars pour la période 2026-2028, destiné à soutenir sa stratégie de digitalisation.
Cette feuille de route s’articule autour de six axes : la transformation digitale, le contrôle basé sur le risque, la protection du patrimoine public, la gouvernance économique et financière, l’amélioration de la qualité de la dépense publique et le renforcement institutionnel.
« L’année 2026 sera principalement consacrée à la mise en place des infrastructures numériques et à la connexion progressive des différentes plateformes de données publiques », indique Christophe Bitasimwa.
Une lutte contre la corruption fondée sur la traçabilité
Pour le patron de l’IGF, les technologies peuvent également contribuer à réduire les pratiques de corruption. « La corruption prospère principalement dans les zones opaques », affirme-t-il.
Et d’ajouter : « Lorsqu’un système devient traçable, lorsque les données sont croisées automatiquement, lorsque les opérations laissent des empreintes numériques permanentes, les marges de manipulation se réduisent fortement. »
Toutefois, il reconnaît que les outils numériques seuls ne suffisent pas. « Le contrôle ne doit pas être perçu comme une menace. Il doit être compris comme un mécanisme de protection de l’État et des citoyens », insiste-t-il.
Pour Christophe Bitasimwa, la réforme engagée dépasse le simple cadre technique et vise une transformation durable de la culture administrative congolaise.
« Nous voulons une IGF tournée vers la prévention, l’intelligence financière et la transformation publique ; une institution capable d’anticiper les risques plutôt que d’intervenir uniquement après les crises », conclut-il.
À travers cette stratégie, l’Inspection générale des finances tente d’introduire une nouvelle approche de gouvernance publique : une administration où la transparence ne dépend plus seulement des individus, mais de la robustesse des systèmes eux-mêmes.
François Kitoko
