Les forêts africaines à la croisée des chemins : De la simple conservation à un puissant moteur d’économie verte

L’Afrique ne peut plus se contenter de « protéger » ses arbres ; elle doit en faire le cœur de sa résilience et de sa croissance. Alors que les pressions économiques et climatiques s’intensifient sur le continent, une vaste étude multi-pays publiée par le Forum Forestier Africain (AFF) démontre que nos écosystèmes forestiers cessent d’être de simples sanctuaires de biodiversité pour devenir de véritables leviers de transformation économique rurale. Mais pour réussir ce passage vers une véritable économie verte, le continent doit de toute urgence briser ses barrières bureaucratiques.

Un bouclier écologique pour 245 millions de vies

Les chiffres rappellent l’immensité du défi et de l’opportunité : les forêts et paysages arborés africains couvrent environ 624 millions d’hectares, soit près de 23 % de la superficie terrestre du continent. Plus qu’un simple décor, ce poumon vert soutient directement plus de 245 millions de personnes en leur fournissant nourriture, énergie, médicaments et revenus.

Pour capter les dynamiques réelles de cet espace vital, l’AFF a mené 19 études nationales approfondies à travers six points chauds de biodiversité du continent, allant des forêts guinéennes d’Afrique de l’Ouest aux paysages de Madagascar, en passant par la Corne de l’Afrique.

Le diagnostic est sans équivoque : l’Afrique ne manque pas de lois ni d’ambition politique. Les grands accords mondiaux (biodiversité, climat, lutte contre la désertification) sont désormais bien intégrés dans les textes nationaux. Le Kenya se distingue par une cohérence exemplaire entre ses lois sur la conservation et le changement climatique, tandis que l’Éthiopie affiche l’ambition de réduire ses émissions de 68,8 % d’ici 2030.

« Les forêts africaines ne sont plus seulement une priorité de conservation ; elles constituent désormais une solution économique et climatique », martèle le Professeur Labode Popoola, Secrétaire exécutif de l’AFF. « Avec une meilleure coordination et des investissements appropriés, elles peuvent stimuler une croissance inclusive. »

Le gouffre de la mise en œuvre et le piège des inégalités

Si le cadre théorique est solide, le bât blesse au moment de l’action. Le rapport pointe du doigt une « fragmentation institutionnelle » chronique. En clair, les ministères de la Foresterie, de l’Agriculture, de l’Énergie et de l’Aménagement du territoire travaillent trop souvent en silos isolés, paralysant l’impact des réformes sur le terrain.

Cet écart entre l’ambition politique et la réalité du terrain engendre de profondes injustices économiques, particulièrement visibles dans le partage des revenus des produits forestiers non ligneux.

L’étude révèle un contraste saisissant : à Madagascar, les récoltants locaux de produits issus de la biodiversité ne perçoivent parfois qu’un dérisoire 1 % de la valeur totale de la chaîne, alors que les exportateurs s’accaparent jusqu’à 90 % des gains. À l’inverse, là où la gouvernance est inclusive et communautaire, comme autour du paysage de Bwindi en Ouganda, les modèles d’écotourisme réussissent à redistribuer au moins 20 % des revenus directement aux populations locales, générant au passage des milliers d’emplois.

Le savoir ancestral et le défi de la transition énergétique

Un autre point aveugle de nos politiques publiques réside dans la perte de vitesse des systèmes de connaissances autochtones. Historiquement, les forêts sacrées, les tabous traditionnels et les institutions coutumières ont protégé la nature africaine bien avant l’arrivée des codes forestiers modernes.

Aujourd’hui, ces savoirs sont marginalisés par les institutions étatiques, alors qu’ils restent indispensables pour la sécurité alimentaire. En Afrique du Sud, par exemple, plus de 115 espèces végétales sauvages comestibles issues de ces traditions complètent encore les systèmes alimentaires locaux.

Parallèlement, le continent fait face au nœud gordien de l’énergie domestique : la biomasse (bois et charbon de bois) reste la source d’énergie principale pour 70 à 80 % des ménages africains. Non seulement cette dépendance accélère la déforestation, mais elle s’avère dramatiquement inefficace. Au Nigéria, les méthodes traditionnelles de cuisson causent jusqu’à 70 % de pertes énergétiques. Au Togo, le rendement de la production classique de charbon plafonne à 11 %, tout en exposant les femmes à des risques sanitaires majeurs.

Heureusement, des alternatives émergent : foyers améliorés, briquettes écologiques, biogaz et plantations agroforestières dédiées dessinent progressivement les contours d’une transition énergétique rurale.

Urgence : Accélérer le pas

La question fondamentale posée par les recherches de l’AFF est cruciale : nos institutions peuvent-elles évoluer assez vite pour répondre à l’urgence écologique et sociale ?

Les fondations d’une transformation verte sont bien là. Le développement des marchés du carbone, la numérisation pour la traçabilité du bois, et le déploiement de la finance verte ouvrent de réelles perspectives. Cependant, ces innovations resteront vaines si les femmes et les jeunes, qui sont les premiers acteurs de l’économie forestière, continuent d’être exclus des processus décisionnels et des marchés.

Pour que les forêts africaines deviennent de véritables moteurs de développement inclusif, l’Afrique doit impérativement activer trois leviers : imposer une coordination intersectorielle stricte, renforcer les compétences techniques locales et garantir des financements durables. Il est temps de passer des déclarations d’intention à la gestion comptable et humaine de nos paysages.

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