Sous les dorures d’un grand hôtel du Caire, un tonnerre d’applaudissements s’élève. Plus de deux mille invités – chefs d’État, dirigeants d’entreprises, diplomates, universitaires – se lèvent pour saluer un homme à la silhouette discrète, au regard calme mais déterminé. Après dix ans à la tête de la Banque africaine d’import-export (Afreximbank), le professeur Benedict Okey Oramah tire sa révérence. Mais derrière ce moment solennel, c’est tout un pan de l’histoire économique du continent qui s’écrit.
« Notre philosophie, explique-t-il dans un discours empreint d’émotion, est née de la conviction que la seule voie viable pour le développement et l’émancipation de l’Afrique consistait à renverser la logique coloniale du diviser pour régner. » Ces mots, lourds de sens, résument une décennie d’action : replacer l’Afrique au cœur de son propre moteur économique.
Une décennie pour bâtir un rêve africain
Quand Oramah prend les rênes d’Afreximbank en 2015, l’institution dispose d’un bilan de 6 milliards de dollars. Dix ans plus tard, il avoisine les 44 milliards. Ce n’est pas seulement une expansion financière : c’est une transformation structurelle. Sous sa présidence, la Banque devient l’un des piliers du commerce intra-africain, soutenant la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), un projet souvent décrit comme « le rêve panafricain devenu réalité économique ».
Les projets se multiplient : le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), permettant aux États d’échanger dans leurs monnaies locales ; le Fonds d’ajustement de la ZLECAf, doté d’un milliard de dollars ; ou encore la Foire commerciale intra-africaine, qui, depuis 2018, a généré plus de 170 milliards de dollars d’accords commerciaux.
Mais Oramah n’a jamais vu le commerce comme une simple affaire de chiffres. Derrière chaque programme, il y a une philosophie : rendre à l’Afrique sa souveraineté économique. « Nous avons appris que les moteurs extérieurs du développement ont été, le plus souvent, prédateurs et parasitaires », aime-t-il rappeler.
Une vision ancrée dans la réalité du continent
Sous sa direction, Afreximbank n’a pas seulement construit des infrastructures économiques : elle a posé les bases d’un nouvel imaginaire africain.
De centres de certification et de normalisation pour soutenir les industries locales, à la création d’un régime africain de garantie de transit, en passant par le lancement de la Société africaine de commerce et de distribution, chaque projet visait à réduire la dépendance aux systèmes importés et à renforcer la résilience interne du continent.
L’homme n’a pas fui les crises. Pendant la pandémie de COVID-19, il mobilise plus de 10 milliards de dollars pour soutenir les économies africaines et, avec l’Union africaine, 2 milliards supplémentaires pour financer l’achat de vaccins. Pour lui, l’Afrique devait « se défendre par ses propres moyens ».
L’héritage d’un bâtisseur
Son successeur, Dr George Elombi, parle de lui comme « l’un de ces 0,8 % dans le monde capable d’allier vision et exécution ».
Sous Oramah, Afreximbank est passée du statut de banque régionale à celui d’acteur central du développement industriel africain.
Mais son héritage dépasse les bilans comptables. Il réside dans cette conviction que le commerce, la culture et la coopération panafricaine peuvent être des leviers d’émancipation. La Banque a ravivé les liens entre l’Afrique et la diaspora, notamment avec la CARICOM, et soutenu la création de Centres médicaux d’excellence africains, symbole d’une Afrique capable de produire et d’innover pour elle-même.
Le pari d’une Afrique qui s’appartient
Au moment de quitter la scène, le professeur Oramah a les traits fatigués mais le regard fier. Autour de lui, les hommages se succèdent.
« Oramah a transformé des décennies de vœux politiques en gains tangibles », résume le Dr Elombi.
Dans la salle, beaucoup mesurent la portée de ces mots : en dix ans, le banquier a contribué à ancrer une idée simple, mais révolutionnaire, le développement africain ne viendra pas d’ailleurs.
Et lorsque le public se lève une dernière fois pour l’applaudir, c’est moins un homme qu’il salue qu’une vision : celle d’une Afrique qui se regarde enfin comme un continent de solutions, et non de manques.
