De Nairobi à l’Afrique des possibles : les financeurs sortent du bois, mais posent leurs conditions

À l’ombre des grandes promesses et des chiffres vertigineux, « des milliards aux trillions », le ton est donné dès l’ouverture : il ne sera pas question de magie, encore moins d’illusions. Sur la scène du sommet The Africa We Build, organisé par Africa Finance Corporation, une institution panafricaine spécialisée dans le financement des infrastructures, et le gouvernement kényan, les acteurs de la finance internationale ont préféré la lucidité à l’emphase. Le message est clair : pour l’Afrique, l’heure n’est plus aux déclarations d’intention, mais à l’exécution, à l’échelle et à la vitesse.


Face à un monde en recomposition, où l’Europe redécouvre les limites de certaines dépendances stratégiques, le continent africain apparaît, paradoxalement, comme un espace d’opportunités. Encore faut-il organiser la rencontre entre capitaux disponibles et projets viables.

Une finance internationale qui s’installe… prudemment

Représentant la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), une banque multilatérale créée pour soutenir le développement économique dans les pays émergents, Heike Harmgart se veut rassurante : l’institution entend s’ancrer durablement en Afrique subsaharienne. Nouvelles équipes, nouveaux bureaux, investissements déjà engagés, le signal est envoyé.


Mais derrière l’enthousiasme, une exigence : structurer des projets reproductibles et créer des pipelines capables d’attirer des financements à grande échelle.


« Le capital existe, les ressources aussi. Ce qu’il faut désormais, c’est les faire converger », résume-t-elle, dans une métaphore musicale où chaque acteur, investisseur, assureur, banque, doit jouer sa partition sans empiéter sur celle des autres.

Le pont arabo-africain se renforce

Du côté du monde arabe, la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA), une institution financière créée par des pays arabes pour soutenir le développement en Afrique, revendique un engagement de longue date.
Khalid Ahmed évoque près de 1 milliard de dollars injectés récemment pour renforcer les institutions financières africaines, avec une ambition claire : bâtir un pont économique durable entre les deux régions.


Mais là encore, le pragmatisme domine. Les financements existent, mais ils exigent des structures solides et des mécanismes adaptés.

Les banques africaines, maillon indispensable

Sur le terrain, les banques commerciales africaines jouent un rôle plus discret mais essentiel. Ecobank, l’un des plus grands groupes bancaires panafricains, présent dans plus de 30 pays, illustre cette réalité.
Son directeur général, Jeremy Awori, rappelle une contrainte majeure : le capital des banques africaines reste limité, bien en deçà de leurs homologues internationaux.


Leur rôle n’est donc pas de financer seules les infrastructures, mais de soutenir tout l’écosystème : accompagner les PME, sécuriser les transactions, faciliter les flux financiers. « C’est un travail d’orchestre », insiste-t-il, appelant à une mobilisation accrue de l’épargne locale, encore trop souvent en dehors des circuits bancaires.

Le nerf de la guerre : le risque

Car au fond, tout converge vers une question centrale : celle du risque. Comment rassurer des investisseurs réputés prudents ? Comment transformer des opportunités en projets finançables ?
Pour ATIDI, une institution spécialisée dans l’assurance des investissements et la couverture des risques en Afrique, la réponse tient en un mot : effet de levier.
En apportant des garanties et des outils de couverture, elle permet de sécuriser les investissements et d’en multiplier l’impact. Un dollar sécurisé peut ainsi en mobiliser plusieurs autres.
Mais l’avertissement est sans appel : aucune garantie ne compensera un mauvais projet. « La viabilité reste la condition sine qua non », martèle son dirigeant.

Mobiliser le capital local, un défi clé

Même logique du côté de Dhamana Guarantee Company, une institution d’Afrique de l’Est qui utilise des garanties financières pour attirer des investissements privés dans l’économie réelle.
Son objectif : réallouer le risque pour permettre aux investisseurs de s’engager, tout en s’assurant que les projets restent solides sur le fond. Trop de complexité ou de garanties mal ciblées, et c’est la capacité à passer à l’échelle qui disparaît.

Changer de méthode pour changer d’échelle

Au fil des échanges, une conviction s’impose : l’Afrique ne manque ni de ressources, ni d’intérêt de la part des investisseurs. Ce qui fait défaut, c’est la capacité à structurer des projets à grande échelle, à mobiliser l’épargne locale et à créer un environnement de confiance durable.
Parmi les priorités évoquées :
• passer de projets isolés à des programmes structurés,
• renforcer l’inclusion financière,
• développer des financements en monnaie locale pour réduire les risques,
• et surtout, accélérer.
Car comme le souligne un intervenant, dans une formule qui résume l’état d’esprit général :
« Si vous ne travaillez pas à l’échelle et à la vitesse requises, vous pourriez aussi bien ne pas être là. »
Au-delà des chiffres et des annonces, le sommet de Nairobi aura au moins eu le mérite de clarifier les termes du débat : les capitaux sont prêts, mais ils n’attendront pas indéfiniment. À l’Afrique désormais de transformer l’essai.

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