Le gouvernement congolais veut accélérer la transformation de son administration publique à travers une série de réformes structurelles touchant à la gestion des effectifs, à la politique salariale, à la modernisation administrative et à l’assainissement des ressources humaines de l’État. À terme, l’objectif affiché est de bâtir une administration plus performante, plus transparente et davantage fondée sur la méritocratie.
Ces orientations ont été détaillées lundi 18 mai à Kinshasa par Jean-Pierre Lihau Ebua lors d’un briefing de presse organisé au Studio Maman Angebi de la RTNC autour du thème : « La Fonction publique en chiffres : enjeux et perspectives ». Aux côtés du ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya Katembwe, le vice-Premier ministre a présenté un état des lieux détaillé des réformes engagées au sein de l’administration publique congolaise.
En introduction, Jean-Pierre Lihau a expliqué que cette démarche s’inscrit dans une volonté de transparence inédite dans la gestion des ressources humaines de l’État. « Le ministère de la Fonction publique a procédé, pour la première fois dans l’histoire de notre pays, à la publication du premier numéro de la revue Fonction publique en chiffres, un document destiné à présenter de manière transparente et documentée la situation des ressources humaines de l’État », a-t-il déclaré.
Selon lui, cette publication ne vise pas à porter un jugement sur le passé, mais à établir un diagnostic précis permettant d’orienter les réformes futures.
« Notre administration accepte de se regarder en face à travers ses propres données, des données qui rencontrent notre histoire administrative, révèlent nos fragilités et mettent également en lumière nos progrès », a-t-il ajouté.
Une réforme salariale prévue dès 2027
Parmi les annonces majeures figure la mise en œuvre, à partir de 2027, d’une nouvelle politique salariale destinée à corriger les déséquilibres persistants au sein de la Fonction publique.
Le VPM Lihau a reconnu l’existence de profondes disparités dans la rémunération des agents publics ainsi que des situations où certains agents perçoivent une rémunération sans exercer effectivement leurs fonctions.
« Il y a des fonctionnaires qui touchent leur salaire mais qui, en réalité, ne travaillent pas ou sont en Europe, alors qu’il y a ceux qui travaillent réellement mais ne touchent pas leur salaire », a affirmé Jean-Pierre Lihau.
Selon lui, cette réforme constitue une réponse aux inégalités salariales et aux dysfonctionnements observés depuis plusieurs années. « Cette réponse systémique, c’est la nouvelle politique salariale que nous allons implémenter à partir de 2027 », a-t-il précisé.
Le gouvernement affirme vouloir orienter progressivement la rémunération vers une logique davantage fondée sur la performance et l’effectivité du travail accompli.
De 1,4 million à 677 630 fonctionnaires certifiés
L’un des principaux axes de la réforme concerne l’assainissement des effectifs publics. Le ministre a tenu à rappeler une distinction entre les notions d’« agents publics » et de « fonctionnaires ». « Tous les fonctionnaires sont des agents publics, mais tous les agents publics ne sont pas des fonctionnaires de carrière », a expliqué Jean-Pierre Lihau.
Il a indiqué qu’à l’arrivée des autorités actuelles, le régime général de la Fonction publique affichait environ 1,425 million de fonctionnaires déclarés, hors militaires, policiers, magistrats et enseignants relevant de régimes particuliers.
Après plusieurs opérations de vérification administrative et biométrique, les effectifs ont été considérablement réduits. « Nous sommes passés de 1 425 080 agents déclarés à 677 630 agents certifiés réguliers à l’issue d’un processus d’assainissement et d’identification biométrique mené sur l’ensemble du territoire national », a déclaré le vice-Premier ministre.
Interrogé sur le sort des centaines de milliers d’agents retirés des fichiers, il a répondu : « Certains ont été écartés ; d’autres sont en processus de régularisation de leur situation. »
Plus de 2,5 millions d’agents publics dans l’ensemble du système
Au-delà du régime général, les chiffres communiqués couvrent l’ensemble des agents publics de l’État.
Selon les statistiques officielles présentées lors du briefing, la RDC compte actuellement 2,5 millions d’agents publics, tous secteurs confondus, notamment les enseignants, militaires, policiers, personnels de l’enseignement supérieur ainsi que les agents de sécurité. Parmi eux, près de 1,8 million sont effectivement rémunérés, soit environ 75 % des effectifs globaux.
Le ministre a également reconnu l’impact des recrutements massifs intervenus entre 2018 et 2020.« Plus d’un million de fonctionnaires ont été recrutés sans gestion prévisionnelle des effectifs ni programmation budgétaire », a-t-il expliqué.
Selon lui, ces intégrations massives expliquent en partie les difficultés actuelles liées à la mécanisation salariale et à la prise en charge des nouvelles unités.
Une rémunération basée sur le travail réellement effectué
À travers cette nouvelle orientation, les autorités congolaises souhaitent répondre à un problème récurrent au sein de l’administration : l’existence d’agents rémunérés sans présence effective au service, tandis que d’autres assurent leurs fonctions sans bénéficier d’une prise en charge salariale. « À partir de 2027, les fonctionnaires seront rémunérés en fonction de leur prestation », a indiqué Jean-Pierre Lihau.
Le VPM de la fonction publique a dénoncé des situations où certains agents continueraient à percevoir une rémunération alors qu’ils ne travaillent plus effectivement ou résident à l’étranger.
« Il y a des fonctionnaires qui touchent leur salaire mais qui, en réalité, ne travaillent pas ou sont en Europe, alors qu’il y a ceux qui travaillent réellement mais ne touchent pas leur salaire », a-t-il déclaré.
Pour le gouvernement, cette réforme vise à instaurer davantage d’équité dans la gestion des ressources humaines de l’État et à renforcer la crédibilité de l’administration publique.
Fin annoncée du système des « nouvelles unités »
Le gouvernement a également annoncé la fin des affectations administratives réalisées en dehors du cadre légal. Jean-Pierre Lihau a indiqué que les administrations ne pourront plus accueillir des agents n’ayant pas été officiellement admis sous statut.
« Il est aujourd’hui fait interdiction à tous les services de l’État d’affecter des personnes non encore admises sous statut », a déclaré le ministre.
Les agents communément appelés « nouvelles unités » déjà présents dans plusieurs administrations feront néanmoins l’objet d’un processus progressif de régularisation. « Les personnes anciennement affectées feront l’objet d’une régularisation méthodique. Elles seront régularisées puis mécanisées par la suite », a-t-il précisé.
Une administration encore sous-dimensionnée
Malgré l’importance numérique des effectifs publics, le gouvernement estime que la RDC demeure confrontée à une situation de sous-administration. « Nous comptons 17 agents publics pour 1 000 habitants alors que la norme minimale pour assurer une proximité acceptable des services est de 50 agents », a indiqué Jean-Pierre Lihau.
Le ministre a également souligné une forte concentration des effectifs dans la capitale congolaise. « 41 % des effectifs sont concentrés à Kinshasa contre 59 % répartis dans les vingt-cinq autres provinces », a-t-il précisé.
Retraites, promotions et protection sociale en progression
Pour le VPM, le gouvernement a également présenté plusieurs indicateurs liés à la carrière des agents publics. Selon Jean-Pierre Lihau, 68 659 agents ont bénéficié de promotions depuis 2021, mettant fin à plusieurs décennies de blocage administratif.
Le nombre de fonctionnaires admis à la retraite connaît également une hausse significative. « Entre 2011 et 2018, seulement 977 fonctionnaires avaient été mis à la retraite ; depuis 2022, nous en sommes à 17 500 », a déclaré le ministre.
En matière de protection sociale, les autorités revendiquent une forte progression. « Lorsque nous sommes arrivés aux responsabilités, moins de 200 000 agents étaient protégés socialement ; aujourd’hui, ils sont 1 600 000 », a affirmé le vice-Premier ministre.
Jean-Pierre Lihau a estimé que les chiffres présentés témoignent d’une dynamique nouvelle dans la gestion de l’administration congolaise. « Une fonction publique plus structurée, une gestion plus transparente et une meilleure prise en charge des agents sont en train de se construire. Il y a une marche vers le progrès qui s’est enclenchée », a-t-il conclu.
Le dossier sensible des zones occupées par le M23
Au cours du même briefing, le ministre est également revenu sur la situation des agents publics dans les territoires affectés par le conflit armé impliquant M23.
Le gouvernement a averti que les personnes recrutées dans l’administration publique sous l’autorité des rebelles ne seront pas reconnues lors du rétablissement de l’autorité de l’État.
« Ceux qui ont été recrutés par les rebelles dans les zones occupées par le M23 ne seront pas intégrés dans la fonction publique lorsque le gouvernement rétablira l’autorité de l’État », a déclaré Jean-Pierre Lihau.
En revanche, les agents ayant quitté les zones occupées afin de rester loyaux aux institutions congolaises pourront, selon lui, retrouver leurs fonctions.
À travers cette série de mesures, le gouvernement que dirige la Première Ministre Judith Suminwa Tuluka affiche leur volonté de construire une administration plus transparente, plus équilibrée et davantage axée sur la performance, même si plusieurs défis structurels demeurent, notamment en matière de soutenabilité budgétaire, de gouvernance des effectifs et d’équité dans la gestion des ressources humaines publiques.
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